Conte de la sorcière chagrine


Texte écrit pour le Coïtus impromptus.


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               oeuvre de Lyle Wilson

Il était une fois, loin dans un pays de légende, une femme qui se lamentait en toutes choses.  Sa maison n’était pas assez grande, elle ne possédait pas assez de richesses, la vie ne lui offrait que peu d’attrait…  Des gens de toutes sortes l’insupportaient.  Ah !  Quel ennui à les écouter dans d’insipides conversations, dans les rires qui gargouillent gras dans leur gorge !  Elle attendait quelque chose, comme une étincelle qui l’éveillerait à la joie mais rien ne se passait.  La vie d’Adèle – c’était son nom - coulait monotone.

Petit à petit, elle renonça à fréquenter les gens, ne sortit plus de sa maison.  Soudain un petit claquement sourd retentit derrière elle, comme une porte qui se ferme.  Adèle n’y prit garde, trop absorbée par les rires des enfants qui jouaient dans le jardin.
-Allez-vous en ! leur criait-elle.  Vous me donnez la migraine.
Et les enfants chuchotaient entre eux :
-Attention !  Voici la sorcière chagrine !

Un petit claquement sourd résonna derrière elle, comme une porte qui se ferme.  Adèle l’entendit et se retourna.  Elle vit qu’elle s’était enfermée à son insu dans une roche tourmaline.
-Que m’arrive-t-il ? s’écrie-t-elle affolée.  Je ne peux pas sortir! 
Elle crie qu’on lui apporte de l’aide mais personne ne l’entendait.  Elle se lamenta de plus belle.

Des jours et des nuits, Adèle pleura des rivières, et les années passèrent.

Un jour cependant, elle entendit un chant étrange et oh surprise ! Des mots traversent la paroi cristalline et se métamorphosent dans un foisonnement pétillant.  Un mot devenait un papillon qui butine un arc-en-ciel, un autre était une pomme en robe bleue, un troisième un gros chat rouge qui se balance sur une escarpolette.  Adèle n'en croyait pas ses yeux.

-Vous m’avez appelé ? demanda une voix.  Un petit homme était assis sur un rocher.  Il portait sur la tête un chapeau de feutre noir recouvrant à demi son front sous lequel brillaient des prunelles rieuses.  Une longue redingote noire lui donnait des allures de grand-duc.
-Qui êtes-vous ? demanda Adèle
-Je suis le magicien des mots.  Dis-moi pourquoi tu m'as appelé.
-Je voudrais sortir d’ici, répondit Adèle, il y a si longtemps que j’appelle à l’aide.
-Ta voix n’était pas assez forte.  Je vais t'ouvrir un chemin mais tu devras me donner une chose.
Adèle acquiesce.

Alors, le magicien se mit à chanter le bruissement des oiseaux, le frémissement des cerfs aux cornes blanches qui s’aventurent au cœur de la terre et les fontaines qui jaillissent si haut qu’elles font tinter le pas léger des anges.

La tourmaline s’ouvrit comme une coque de noix et Adèle respire enfin la joie de vivre.  Les larmes si longtemps retenues s’écoulèrent en une longue rivière et son flot rapide entraîna toutes les noires épines qui empoisonnaient le corps de la jeune femme.

-N’oublie pas, dit le magicien, tu dois me donner quelque chose.
-Que voulez-vous ? demande Adèle.
-Donne-moi le sel de tes chagrins, j’en ferai de l’or pour écrire des mots.
Adèle s’exécute.  Le magicien lui tendit une pierre ornée d’un aigle et de deux serpents, l’un regardant vers l’est, l’autre vers l’ouest.
-Qu’est-ce donc ? s’enquiert la jeune femme.
-C’est la loi de l’équilibre.  Quand tu te sentiras chagrine, frotte doucement cette pierre au creux de tes paumes et souffle dessus une seule fois.  Des mots enchantés apparaîtront de la terre imaginaire.

Adèle le remercia et le magicien disparut.  Elle découvrit à ses pieds, un calame qui avait été sculpté dans un bois de rose.  La jeune femme le ramassa et commença à écrire.  Il en sortit des mots étranges qui contaient mille et mille merveilles.  Les petits enfants en gardaient les yeux rêveurs et les grandes personnes les cueillaient de-ci de-là afin d’en réchauffer leur cœur tombé en froidure.
Adèle était devenue une magicienne de mots.

Au coin du feu, lorsque l’hiver fait rage, l’on raconte dans les chaumières que certaines nuits, quand la lune se voile mauve, les rivières s’agitent tout à coup et sortent de leur lit.  Le lendemain sur les rives mouillées, on trouve alors quelques éclats de tourmaline.  Ce sont les larmes de la sorcière chagrine.

9.8.05 03:59
 


To date 5 Comment(s)     TrackBack-URL


mariemiles / Website (9.8.05 21:02)
que c'est beau!
tu m'as fait rêver comme quand j'étais petite fille!


(10.8.05 11:41)
Merci Marie


Lumières / Website (16.8.05 02:06)
C'est vrai que c'est très beau, Nortine.
"Ta voix n’était pas assez forte."
C'est bien de cela dont il s'agit bien souvent, n'est-ce pas? :-)


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