Pétales de prose

La mort 1/4


 


Je n’ai jamais vu la mort en face. Ma mère ne voulait pas.  Avec un soin méticuleux – comme une odeur de secret enfoui sous une pierre de l’histoire de nos familles – elle m’a toujours écartée de ces rencontres : les gitanes, conteuses de l’avenir inscrit dans nos paumes – elles ont le mauvais œil, me disait ma mère d’une voix si étrange – les enterrements, qui nous conduisent vers notre ultime destinée – cela n’est pas ta place, me disait-elle d’un ton sans réplique.  J’ai comme un manque. Un trou dans ma mémoire.  Je ne sais pas ce qu’est la mort.fficeffice" />


 


Quelques fois je m’en approche.  Elle revêt alors le visage de l’amour au chevet d’une mourante.  Je ne la connaissais pas.  Elle se trouvait hospitalisée à la suite d’un cancer en phase terminale.  Visite professionnelle.  Je me suis assise à côté d’elle.  Trop faible pour me parler, elle acquiesçait parfois d’un sourire. Mais bien vite les mots s’effacent dans le silence.  Je sentais la présence de la mort : elle attendait – sans hâte.


Au chevet de la mourante, il y avait un homme qui lui caressait les cheveux.  Tout amour.  Tout chagrin. 


Maintenant les mots n’avaient plus d’importance.  Seul comptait le silence.  Se sentir avec.  Jusqu’au bout du temps.  Entrer dans le souffle et respirer ensemble.  Simplement.  Ma main posée sur la sienne, ressentir de l’amour pour elle.  Comme une aube qui se lève - au zénith de la nuit.  Nos yeux se rencontrèrent dans leur nudité d’être- lumière.  Un court instant.  Juste le temps de nous dire adieu.  Nulle peur.  La majesté de l’instant - seulement - une seconde d’éternité.


Aujourd’hui, je m’en souviens encore.  Comme une braise qui étincelle dans la nuit aux yeux de chair.  Et cela me fait chaud dans le cœur.


 


(.....)

6.8.05 22:11


Citadine

 


Il y avait les rues de la mal-vie.  Et les deux rives.  Un pont  les réunissait d’un demi-cercle agrémenté d’une fine mosaïque rose et les gens passent d’une rive à l’autre, d’un pas qui sourit aux vasques fleuries, comme une envie d’un petit instant bonheur.  Entre terre et ciel, les passants funambules.fficeffice" />


 


Sur l’une des rives, le quai d’une gare.  Commencements et fins.  Histoires qui se croisent et se décroisent dans la salle des pas perdus.  Jours soleil et yeux de pluie et les trains qui n’en finissent pas de partir vers un ailleurs toujours plus beau, toujours trop loin, l’inaccessible point de l’horizon.


Sur le quai, j’ai laissé mes envies de départ, ce pays de lumière, ses filles cheveux d’or, leur peau rêve de lait, là-bas au royaume de Thor, j’y respirais un air de liberté, un parfum au goût nature, un retour virginal. 


 


Poussière charbon me colle à l’âme. 


 


Et mes pieds foulent le Pays Noir – comme jadis - et les sombres nuits qui crachent leurs feux laminés toutes gueules ouvertes dans le ciel dentelé.  Bleu sarrau, tête casquée de jaune, bottines aux bouts de cuir durci, la langue d’oïl illumine de son graff l’espoir sur les murs déserts de ses fabriques.


 


L’autre rive.  Une place ronde aux terrasses fleuries qui offrent ses restaurants, son cinéma version originale, ses dancings à l'étiquette privée.  Ses promeneurs du temps de Proust, ses silhouettes à rayures maffieuses, ses amoureux aux baisers publics.  Le temps aime s’y déployer à pas lents.  


 


Au loin, là-bas, une place du marché et ses saveurs du terroir, ses fleurs aux contrées exotiques, ses vêtements aux sourires pakistanais, sonorités qui pétillent la vie aux accents des fromagères et des marchandes d’épices.  Ah ! Mes amis, quelle gouaille, quelle pétulance du Verbe !  De quoi se pourlécher les vibrisses.


 


Le marché jouxte le grand boulevard et son cortège lent de vrombissements, grosse chenille qui bave ses hydrocarbures de boutique en boutique, et ses bureaux aux mines sérieuses qui déchargent en jets sporadiques, ses porteurs de mallettes noires sur les trottoirs de consommation.  Cacophonie des sens dessus dessous. Effluves des poulets rôtis où se mêle la bonne odeur du pain frais garanti levain.  Parole de commerçant.


 


Le boulevard plonge ses issues dans le vide.  Au bout, la mal-vie.  Avec ses rues hantées de l’obscur silence de ses immeubles, paupières baissées sur le fourbissement des armes – en tous genres comme les visages fermés dont il vaut mieux ignorer les noms.


 


Les pavés résonnent sous les talons de l’errance, les paradis perdus sous la neige.  Silhouettes aux masques gris qui déambulent le sac à la main - vestiges de ce qui fut une vie  – en attente d’un rien qui épouvante les yeux qui les regardent dans l’encoignure ombrée d’un seuil de misère. 


Mes pupilles se figent à contempler ces corps de femmes enfant, sans épaisseur d’âge, à la chair trop rare pour masquer les saillies du squelette.  La mort rôde dans les rues de la mal-vie.  Et nos déchirures aussi, et nos désespoirs en pleurs, et nos fantômes…


 


Et puis.  Et puis, il y a l’antre des mots, ma caverne aux trésors, mes senteurs d’orient. Calligraphie à l’œil d’iris qui dessine sa ligne courbe du levant au couchant comme un baiser vermeil qui apaise les chagrins de part et d’autre des rives de notre fleuve quotidien.  Enluminure de nos âmes.  Le Verbe féconde en toute terre.  Il lui faut juste un peu de temps, un peu d’amour pour nous porter à vivre beau.


 

1.3.05 21:30


Le Golem

 


De l’Autre, nous construisons une image qui se dessine à travers les mots, les attitudes, les gestes, les pensées…  Nous l’imprégnons de matière puisée dans nos désirs, nos manques, nos émois et elle devient chair dans notre mémoire, elle se meut, s’agite en tous sens, du moins les sens que nous lui insufflons.  Nous créons là un véritable golem.fficeffice" />


 


Et puis vient l’instant où la statue de pierre nous échappe, où l’autre emprunte des sens que nous ne voulons pas, refuse de rentrer dans le moule que nous lui avons assigné.  Désillusion.  Amertume.  Tristesse.  Le golem s’écroule dans un fracas de poussière qui nous dessille les yeux sur l’illusoire de l’existence.  De poussière nous sommes faits et nous existons juste le temps d’un souffle avant l’éparpillement de ce que nous appelons Nous.


 


Confrontés à nous-mêmes, nous nous figeons, temps immobile au coeur de l'étoile, ne sachant quelle direction emprunter.  L’heure des choix est arrivée.


 


Il fait si froid.  Et pourtant, le ciel porte sa robe bleu de feu, l’air transpire une odeur de linge propre et le sol détrempé craquette les lundis de lessive où les bassines boursouflées de vêtements d’hiver éparpillent leurs eaux savon noir sur le carrelage d’un jeu d’échec.  Le temps enveloppe le corps de son souffle froid et la peau tressaille son envie de vivre.  Sous un soleil de gel, la façade du HLM resplendit ses ocres pâles comme une demoiselle aux jours de fête et les yeux aux mille et un miroirs racontent les personnages d’ombre de ses habitants qui savourent l’instant d’un heureux matin.


 


Suspendu au-dessus de la feuille graffiti, le crayon hésite la mine crispée, dans l’attente d’un signe entrelacé aux ailes d'une pie en redingote.


 


Choisir… et mourir à soi.

2.1.05 13:52


Chant du Lundi

 


Ecrire les mots qui traversent mon corps, les déposer sur la page avant qu’ils ne meurent dans l’oubli d’un texte qui se noie en désespoir d’une plume absente.fficeffice" />


 


Où es-tu ma plume ?  Le quotidien m’écorche à l’aube du verbe, son cortège de tâches ancrées dans la glaise de la vie m’éloigne de toi inlassablement.


 


Ah ! Pouvoir cueillir les mots et les déposer tels qu’ils me viennent à l’encre du calame, en couvrir la page comme une table festive où s'épanouiraient tous ces beaux fruits du verbe.


 


L’écriture m’appelle!  Ô fruits de mes entrailles, pleurez car vous n’êtes pas nés, la matière n’a point voulu de vous.


 


* * *


 


L’aube des premiers jours ressemble à ces terres en labour qui tressaillent sous la caresse d’une lumière nimbée de givre.

20.12.04 10:56