Histoires
Nuit chaude à Tombouctou

Artémia se mit en route après le dernier chant du muezzin. D’un seul coup, la nuit était tombée, lourde paupière d’un ciel fatigué. Comme embaume l’oliban, quand le portent des vents languissants! Ici et là, s’élève le chant du pilon cognant le mortier de cuivre, ivre des senteurs de henné et du girofle odorant. Ce soir, les femmes seront belles et les alcôves frissonneront encore sous le doux gémissement des amants.
Artémia soupira. Son objectif était tout autre. Elle devait se rendre chez Sâdi l’Ancien, le bibliothécaire. Dans le cadre de sa mission auprès de l’UNESCO, elle était à la recherche de vieux manuscrits relatant l’histoire de civilisations anciennes de l’Afrique. Et Tombouctou – celle que l’on nomme "la mystérieuse" - regorgeait de ces traces antiques.
Il y a deux mois, Sâdi l’Ancien avait contacté un ami érudit à Fez. Il avait déniché - disait-il- une carte authentique datant du XIVème siècle, dessinée par l’architecte-poète andalou Es Sahéli. Elle indiquait avec précision l’emplacement du royaume de la Reine de Saba. Il y avait là de quoi mettre en émoi tous les chercheurs en archéologie mais également tous les chercheurs de trésors perdus. C’est pourquoi Sâdi l’Ancien voulait que son ami l’examine de son œil d’expert. Il se sentait en danger – sans préciser la nature de la menace- et demandait à son ami d’agir avec la plus grande discrétion. Artémia avait été mandatée pour mettre en lieu sûr le précieux document.
Afin de passer inaperçue dans la foule, elle avait revêtue une longue tunique de satin jaune tendre et un voile bleu recouvrait son épaisse chevelure aux bruns flamboyants. Dans le reflet d’un cuivre étincelant, Artémia se sentit belle, l’instant est fugace… Au détour d’une étroite ruelle, elle était arrivée au lieu du rendez-vous. C’est vrai que les portes sont belles à Tombouctou, se dit-elle admirative. Quatre rangs d’enluminures argentées ornaient la porte en bois brun, comme les quadrilatères symboliques du monde terrestre, le tout était enchâssé dans une enluminure de vert émeraude. Aussi belle que le portail d’un vieux coran manuscrit. Artémia sourit. C’était bien là une demeure de bibliothécaire.
La porte était entrebâillée. Surprise, Artémia pénètre dans le corridor et se retrouve dans une cour intérieure. Au centre, il y avait une fontaine en mosaïque bleue, entourée d’un parterre de roses aux nuances d’opale. Sur les côtés, s’alignent plusieurs pièces s’ouvrant sur l’une ou l’autre activité de la maisonnée. Une seule pièce est illuminée et c’est là qu’Artémia dirige ses pas. Un sombre pressentiment l’étreint. Quelque chose ne tourne pas rond. Ce silence… Cette porte entrouverte… Ce n’est pas normal.
Artémia entre dans la pièce: elle se trouve dans un bureau. Un choc. Son pied droit vient de heurter quelque chose. Là, derrière le divan au velours carmin, un corps est allongé. Sur le sol, près de la poitrine, un peu de sang s’écoule… Sâdi l’Ancien vient d’être poignardé ! Artémia se penche et constate que l’homme est mort, il y a peu de temps. Son corps est encore chaud.
Artémia sent la peur glacer ses veines. La quête du parchemin devient dangereuse et elle doit se méfier. Sâdi l’Ancien lui avait dit qu’en cas de danger, elle devrait chercher le parchemin au dos du livre les « Rubayt » d’Omar Khayyam. Artémia contemple la bibliothèque luxueuse couvrant tout un pan de mur. D’un lent regard circulaire, elle scrute la pièce. A droite, un secrétaire en bois d’acajou. La porte est forcée. Sûrement le meurtrier, qui recherche la même chose qu’elle. Soudain, sur la troisième planche de la bibliothèque, elle aperçoit un livre couché sous un pendule à mouvement perpétuel. Celui qu’elle recherche peut-être ? Oui, c’est le bon livre. Artémia l’ouvre, touche l’envers de la couverture, elle y sent une légère enflure. Délicatement, elle décolle le renfort qui protège les angles et le corps du livre se détache sans difficulté. Voilà le parchemin ! Artémia s’en saisit aussitôt et le glisse dans un tube de protection qu’elle avait apporté avec elle.
Un bruit de poterie qui se brise. Artémia se retourne juste à temps pour voir un individu s’élancer sur elle. L’éclat métallique qui brille à son poing ne laisse aucun doute sur ses intentions. Sans réfléchir, Artémis sort son luger et tire un coup de feu, blessant l’agresseur à la jambe gauche. Il s’écroule, son visage grimaçant de douleur.
Le coup de feu semble avoir réveillé la maisonnée, des voix inquiètes fusent çà et là. Artémia n’a qu’une envie : s’enfuir avec le précieux document. Elle traverse la cour, haletante, pestant contre la longueur de sa robe qui l’entrave. Au passage, heurte une domestique, qui se met à hurler Au voleur ! La panique est générale. Artémia en profite pour se couler dans l’ombre propice des ruelles et rejoint sans encombre, la demeure du directeur de la bibliothèque andalouse, son ami et allié dans cette affaire.
Sous la douche, elle réfléchissait sur les commanditaires possibles liés à l’agression de Sâdi l’Ancien. Peut-être son hôte lui indiquera-t-il quelques pistes à suivre. Sous les coulées de savonnée onctueuse, Artémia commence à se détendre. Elle fut chaude, cette nuit à Tombouctou, pensa-t-elle. Elle soupire d’aise à l’idée de regagner Bamako demain. Son fiancé l’attendait à l’hôtel Liberty. De belles nuits chaudes en perspective, murmura-t-elle, un sourire sur les lèvres…
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Conte de la sorcière chagrine
Texte écrit pour le Coïtus impromptus.
oeuvre de Lyle Wilson Il était une fois, loin dans un pays de légende, une femme qui se lamentait en toutes choses. Sa maison n’était pas assez grande, elle ne possédait pas assez de richesses, la vie ne lui offrait que peu d’attrait… Des gens de toutes sortes l’insupportaient. Ah ! Quel ennui à les écouter dans d’insipides conversations, dans les rires qui gargouillent gras dans leur gorge ! Elle attendait quelque chose, comme une étincelle qui l’éveillerait à la joie mais rien ne se passait. La vie d’Adèle – c’était son nom - coulait monotone.
Petit à petit, elle renonça à fréquenter les gens, ne sortit plus de sa maison. Soudain un petit claquement sourd retentit derrière elle, comme une porte qui se ferme. Adèle n’y prit garde, trop absorbée par les rires des enfants qui jouaient dans le jardin. -Allez-vous en ! leur criait-elle. Vous me donnez la migraine. Et les enfants chuchotaient entre eux : -Attention ! Voici la sorcière chagrine !
Un petit claquement sourd résonna derrière elle, comme une porte qui se ferme. Adèle l’entendit et se retourna. Elle vit qu’elle s’était enfermée à son insu dans une roche tourmaline. -Que m’arrive-t-il ? s’écrie-t-elle affolée. Je ne peux pas sortir! Elle crie qu’on lui apporte de l’aide mais personne ne l’entendait. Elle se lamenta de plus belle.
Des jours et des nuits, Adèle pleura des rivières, et les années passèrent.
Un jour cependant, elle entendit un chant étrange et oh surprise ! Des mots traversent la paroi cristalline et se métamorphosent dans un foisonnement pétillant. Un mot devenait un papillon qui butine un arc-en-ciel, un autre était une pomme en robe bleue, un troisième un gros chat rouge qui se balance sur une escarpolette. Adèle n'en croyait pas ses yeux.
-Vous m’avez appelé ? demanda une voix. Un petit homme était assis sur un rocher. Il portait sur la tête un chapeau de feutre noir recouvrant à demi son front sous lequel brillaient des prunelles rieuses. Une longue redingote noire lui donnait des allures de grand-duc. -Qui êtes-vous ? demanda Adèle -Je suis le magicien des mots. Dis-moi pourquoi tu m'as appelé. -Je voudrais sortir d’ici, répondit Adèle, il y a si longtemps que j’appelle à l’aide. -Ta voix n’était pas assez forte. Je vais t'ouvrir un chemin mais tu devras me donner une chose. Adèle acquiesce.
Alors, le magicien se mit à chanter le bruissement des oiseaux, le frémissement des cerfs aux cornes blanches qui s’aventurent au cœur de la terre et les fontaines qui jaillissent si haut qu’elles font tinter le pas léger des anges.
La tourmaline s’ouvrit comme une coque de noix et Adèle respire enfin la joie de vivre. Les larmes si longtemps retenues s’écoulèrent en une longue rivière et son flot rapide entraîna toutes les noires épines qui empoisonnaient le corps de la jeune femme.
-N’oublie pas, dit le magicien, tu dois me donner quelque chose. -Que voulez-vous ? demande Adèle. -Donne-moi le sel de tes chagrins, j’en ferai de l’or pour écrire des mots. Adèle s’exécute. Le magicien lui tendit une pierre ornée d’un aigle et de deux serpents, l’un regardant vers l’est, l’autre vers l’ouest. -Qu’est-ce donc ? s’enquiert la jeune femme. -C’est la loi de l’équilibre. Quand tu te sentiras chagrine, frotte doucement cette pierre au creux de tes paumes et souffle dessus une seule fois. Des mots enchantés apparaîtront de la terre imaginaire.
Adèle le remercia et le magicien disparut. Elle découvrit à ses pieds, un calame qui avait été sculpté dans un bois de rose. La jeune femme le ramassa et commença à écrire. Il en sortit des mots étranges qui contaient mille et mille merveilles. Les petits enfants en gardaient les yeux rêveurs et les grandes personnes les cueillaient de-ci de-là afin d’en réchauffer leur cœur tombé en froidure. Adèle était devenue une magicienne de mots.
Au coin du feu, lorsque l’hiver fait rage, l’on raconte dans les chaumières que certaines nuits, quand la lune se voile mauve, les rivières s’agitent tout à coup et sortent de leur lit. Le lendemain sur les rives mouillées, on trouve alors quelques éclats de tourmaline. Ce sont les larmes de la sorcière chagrine.
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